Jacques de Dixmude,  Baron

Stavelot, 24.2.1858 - Bruxelles, 24.11.1928

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Vous trouverez ci-dessous la biographie, rédigée par A Ingels en 1949 et publiée dans la Biographie Nationale, d’un des pionniers de l’État Indépendant du Congo. Si un des boulevards de Bruxelles porte son nom, on en arrive à oublier qui il était.


Au Katanga en 1903
(Compagnie du chemin de fer du Bas-Congo au Katanga -1906-1956 p.48)

Le 4 mai 1878, le sous-lieutenant Jacques, sorti la veille de l'École militaire, entrait dans les cadres du 9e régiment de ligne. La vie de garnison à cette époque comportait pour le jeune officier bien des loisirs. Jacques les utilisa judicieusement, car dès qu'il eut atteint l'ancienneté d'officier requise, il se présenta devant le jury d'admission à l'École de Guerre où il fut admis. Trois ans après, le 7 décembre 1886, il obtenait son brevet d'adjoint d'état-major.

Assuré dès lors de gravir avec aisance les échelons de la hiérarchie militaire, allait-il trouver dans les états-majors ou à la troupe un exutoire digne de l'activité que réclamait son tempérament ? Jacques dut en douter, car dès le lendemain, il offrait ses services à l'État Indépendant du Congo.

Le 21 janvier 1887, il était détaché à l’Institut cartographique militaire et le 8 mai suivant il s'embarquait pour l'Afrique à bord du Vlaanderen.

Arrivé à Boma, il y est retenu et adjoint au Directeur des transports. Cependant, Jacques, qui rêvait d'épopées, aspirait à être envoyé dans le Haut ; ce n'est toutefois que le 24 août l888 qu'il obtient d'être mis à la disposition du commandant des territoires des Bangala. Le 16 octobre il débarquait à Nouvelle-Anvers, en même temps que Ponthier. Il y trouva l'Inspecteur d'Etat Roget, le capitaine Van Kerckhoven, les lieutenants Dhanis, Bia et Milz. On y préparait l'occupation systématique de la région en amont, jusqu'aux Falls, et la création du camp de Basoko ; les projets et préparatifs étaient fort poussés, car l'avant-garde de l'expédition put partir le 25. Elle était commandée par Dhanis, assisté de Bia, Ponthier et Milz ; le gros de l'expédition suivit sous les ordres de Van Kerckhoven, accompagné de Jacques. On fonda quelques postes, notamment Yambinga (1.1.1889), puis on atteignit Basoko, où, immédiatement, furent entrepris les travaux d'édification du camp, dont le commandement fut confié à Ponthier, ayant Milz comme adjoint.

En avril, Bia, désigné comme résident aux Falls, est relevé à Yambinga par Jacques, qui, peu après, est désigné pour prendre le commandement de Bumba. C’est là qu'il achèvera son premier terme de service, laborieux mais fécond en résultats.

    Relevé par le lieutenant Verbrugge, Jacques descend vers la côte et s'embarque le 24 avril 1890 pour rentrer en Europe.

Monument élevé à Hal à la gloire du Baron Jacques de Dixmude
 et des pionniers du Congo

Après quelques mois d'un repos bien mérité, Jacques est désigné pour faire un stage au 2régiment de guides.

En cette année 1890, le sentiment public belge avait été fortement remué par la propagande antiesclavagiste ; le cardinal Lavigerie, le grand apôtre africain, avait demandé à la Belgique cent hommes et un million pour entreprendre une œuvre de Croisé : la lutte effective contre les trafiquants d'esclaves.

La Société Antiesclavagiste de Belgique, assurée des plus grands appuis, avait décidé d'organiser une expédition militaire dont l'objectif était de mettre les populations indigènes du Congo à l'abri des razzias pratiquées par les trafiquants et, dans ce but, de s’installer sur leurs lignes d'opérations, au Tanganyika.

Il fallait donc reprendre les routes ouvertes par les Crespel, les Cambier, les Popelin, etc. et occuper le Tanganyika.

A cette expédition il fallait un chef, Jacques, pressenti, accepte d’en prendre le commandement.

Le 19 février 1891, il est remis à la disposition du Roi et, avec le concours du capitaine Storms, dont l'expérience en la matière est précieuse, il organise l'expédition.

Il prend comme second le lieutenant Renier et comme adjoints le sous-lieutenant Docquier et Vrithoff.

Après avoir été reçu en audience par le pape Léon XIII, Jacques rejoint à Naples l’expédition et s'embarque pour Bagamoyo le 13 mai.

Dès son arrivée sur la terre d'Afrique, il s'emploie avec une activité et une diplomatie remarquables à recruter son personnel de porteurs et ses soldats, si bien que le 13 juillet la longue caravane prend la route vers le Tanganyika.

Route semée d'obstacles, d'embûches, de périls dont il faut se garder ou qu'il faut vaincre aussi pacifiquement qu'il est possible, car on est en territoire étranger et qu'au surplus le moindre conflit armé peut provoquer un embrasement général. Jacques garde la tête froide, et en dépit de quelques chaudes attaques dirigées contre sa colonne, celle-ci, trois mois après son départ de la côte, faisait son entrée à Karema, sur le Tanganyika ; quelques jours après, Jacques entrait en contact avec le capitaine Joubert, auprès de qui il détachait Vrithoff.

La situation sur le Tanganyika était difficile et périlleuse : Rumaliza, Arabe d’Udjidji, opérant avec l'argent et les ressources qui lui sont fournis par Tippo-Tip y était tout-puissant ; ses trafiquants sillonnaient le pays, capturant les populations, détruisant par le fer et le feu ce qu'ils n'emmenaient pas. La terreur qu'il inspirait aux populations étouffait chez elles toute velléité de révolte contre cette atroce tyrannie. Et cependant, fin 1891, l'infiltration progressive des agents de 1'E.I.C. vers la région orientale et la présence de Jacques sur le Tanganyika inquiétaient les grands négriers. Ce sentiment devait les déterminer à jeter bas le masque et à adopter une attitude nettement hostile, à entrer en lutte ouverte contre les agents de la civilisation dont ils sous-estimaient d'ailleurs la puissance.

La campagne arabe s'amorçait : dans le Nord, Ponthier détruisait une de leurs bandes ; plus au Sud, Dhanis allait entrer en ligne. Les efforts conjugués des soldats de la civilisation allaient aboutir, après une longue et dure campagne, à détruire la puissance arabe ; la participation de Jacques à cette victoire sera brillante.

En effet, après s'être concerté avec le capitaine Joubert et avoir obtenu des Pères Blancs les moyens nécessaires, Jacques se met à explorer la rive occidentale du lac pour y découvrir une position stratégique, c’est-à-dire un point à l'abri des coups de main, d’où il pourra surveiller les allées et venues des caravanes sur le lac et intervenir.

Il est amené ainsi à fonder Albertville. Le 3 janvier 1892, son « boma », c'est-à-dire son réduit défensif, est construit ; fin du même mois les Européens avaient un toit pour s'abriter.

Mais Albertville était moins une résidence que le centre d'où partaient les expéditions et que ralliaient les malheureux fuyants devant les bandes arabes.

Le 5 avril, après une période d'escarmouches et après avoir provoqué la débandade et la libération d'un millier d'indigènes qu'on emmenait en captivité, le lieutenant Renier et Vrithoff, qui avaient subi un retour offensif des Wangwana, - brigands à la solde des Arabes, - passent à l'attaque de leur boma ; malheureusement, la mort de Vrithoff, atteint d'une balle au seuil du boma, force Renier à battre en retraite et à s'abriter dans son boma. Jacques, malade, n'avait pu prendre le commandement de l'opération.

Sur les instances de Jacques, la Société Antiesclavagiste hâte le départ de renforts. Le 16 juin, le lieutenant. Long quittait Bagamoyo avec 700 porteurs et 100 soldats. Il était accompagné du lieutenant Duvivier et de Demol. En attendant l'arrivée des renforts, Jacques est forcé de rester sur la défensive ; tout au plus peut-il se livrer à des opérations de faible envergure, repousser les bandes qui imprudemment s'offrent à ses coups. Mais dans le courant du mois d'août la situation s'aggrave.

Dans le but de réduire Albertville par la faim, les Arabes ont édifié, à faible distance de la place, un puissant boma commandant les communications par terre.

Jacques, devant la menace que constitue cet ouvrage, se décide à tenter de le réduire. Il appelle Joubert à l'aide. Celui-ci débarque accompagné des membres de l'expédition Delcommune, qui, en route vers le Katanga, était de passage à M.Pala. Très courageusement, Alexandre Delcommune, son adjoint l'ingénieur Diderich et le sergent Cassart, chef d'escorte, s'étaient offerts à partager les périls de l'opération envisagée.

Jacques dispose de 450 hommes : la partie vaut d'être tentée.

Tandis que Delcommune, avec quelques bons tireurs, gardera Albertville, le capitaine Joubert et Diderich, d'un côté, Jacques et ses adjoints, renforcés par Cassart, d'un autre côté, entameront l'action. Douze heures durant on se battit ; le boma était cerné et sa garnison paraissait épuisée lorsque la panique se mit parmi les assaillants. Au surplus les munitions étaient épuisées, la retraite s'imposait.

Ce n'est que le 5 décembre que l'avant-garde de la colonne Long, commandée par le lieutenant Duvivier, fit son entrée dans Albertville. Jacques, renforcé et ravitaillé, partit immédiatement à la rencontre de Long.

A son retour à Albertville, le 10 janvier 1893, il apprend que le boma arabe a été détruit et ses occupants tués ou mis en fuite. L'opération, conçue par le lieutenant Duvivier et exécutée par le lieutenant Docquier et lui, avait réussi sans coup férir. Ce beau fait d'armes rend à Jacques une liberté de manœuvre perdue depuis neuf mois. On en profite pour fonder un poste à Moliro, au Sud-Ouest du lac, qui sera occupé par le lieutenant Duvivier, secondé par Demol. Le lieutenant Renier crée dans l'Urua le fort Clémentine.

En avril, la Société Antiesclavagiste envoie de nouveaux renforts à Jacques : le capitaine Descamps, accompagné de Chargois et Miot, emmène au Tanganyika des armes et des munitions et notamment deux canons Nordenfeld de 47 mm, offerts à l'expédition par le Comité local liégeois de la Société.

C'est l'époque où Dhanis s'empare de Nyangwe, où Ponthier écrase les Arabes sur la Lowa. Mais ce n'est qu'en septembre que le capitaine Descamps atteint le Tanganyika. A cette époque Dhanis et Ponthier opéraient leur jonction.

Jacques n'ignore pas que Rumaliza mobilise toutes ses forces pour écraser les troupes de l’État ; il dresse immédiatement un plan d'opérations en vue d'attaquer ses arrières et son flanc. Malheureusement, il lui faudra attendre jusqu'en novembre l'arrivée des canons à Albertville.

Le premier objectif de Jacques est la prise du puissant boma de Mouhissa, point d'appui essentiel de Rumaliza, situé sur la Lukuga, à trois jours de marche d'Albertville. Le 6 janvier 1894, le boma, bombardé, est pris sans perte. Étant donnée l'importance stratégique du point, le capitaine Long et Chargois l'occuperont, commandant ainsi les accès vers Pweto, qui reçoit une garnison, et la route du Maniema.

Le 25 janvier, l'avant-garde de Lothaire, commandée par le lieutenant Henry, - le futur vainqueur de la Lindi, - entrait dans Kabambare, et le 10 février le lieutenant de Wouters d'Oplinter envoyé par Lothaire vers M'Toa, faisait sa jonction à Songhera avec les troupes antiesclavagistes sous les ordres du capitaine Descamps.

Le 5 février, Jacques, accompagné de ses collaborateurs de la première heure, les lieutenants Renier et Docquier, quittait Albertville pour rentrer au pays.

Embarqué en mai à Zanzibar, Jacques est le 23 juin à Bruxelles, où il est l'objet de manifestations enthousiastes ; le lendemain il était nommé chevalier de l'Ordre de Léopold.

Le capitaine Jacques, au cours de son séjour sur le Tanganyika, n'a jamais eu les moyens ni l'occasion d'inscrire à son actif des victoires comme en remportèrent ses camarades Dhanis, Ponthier, Lothaire, etc.; son rôle fut plus ingrat. En effet, Jacques n'a pas eu à lutter seulement contre des bandes de Wangwana à la solde des Arabes, il a dû réagir contre les conceptions politiques de certains représentants de l'État dans la région orientale, qui redoutaient qu'une action trop vigoureuse contre la traite des esclaves ne déclenchât un immense conflit devant lequel ils se trouveraient désarmés.

En France, en Belgique, une certaine presse se donnait pour tâche de disqualifier les généreux efforts antiesclavagistes, en traitant de provocations â l'égard des Arabes le fait de préserver des razzias les populations indigènes. Tel journal écrivait : « Chez les seuls Arabes nous pouvons rencontrer un appui sérieux, loyal et la coopération à une action commune ».

Les correspondances que Jacques adresse à son Comité directeur et que publie le « Mouvement antiesclavagiste » mettent en lumière l'effroyable situation dans laquelle les Arabes ont plongé les régions qu'ils dominent; elles décrivent dans un style vivant et parfois empreint de verdeur, l'amoralité, la fourberie, l'arrogance ou la cautèle et le caractère sanguinaire des grands négriers arabes; il dépeint les scènes d'horreur dont il a été témoin et, avec une pitié profonde, les atroces souffrances infligées aux populations. Il s'insurge contre les fallacieux desseins de composer avec ces monstres ; il s'insurge contre les compromissions ou les demi-mesures. Il voit clair, mais devant l'horreur de la situation, sans doute, perd-il parfois de vue qu'en toutes choses les moyens dont on dispose commandent seuls l'effort à s'assigner. Mais combien est légitime et courageuse la véhémence de ses protestations contre le mépris dans lequel certains États tiennent les conventions internationales auxquelles ils ont souscrit en matière de commerce de la poudre et des armes à feu !

Un an après sa rentrée au pays, le capitaine Jacques reprend du service à l'État Indépendant et s'embarque le 6 août 1895, en qualité de Commissaire général. Il est désigné pour prendre le commandement du district du Lac Léopold II, dont la reconnaissance et l'occupation étaient à faire. Jacques s'y applique ; il reconnaît la Haute Lukenie, la rivière M'Fimi et l’itinéraire N'Kutu-Bolobo. Il rentre en Europe le 23 août 1898. A l'expiration de son congé, Jacques, qui a été nommé capitaine-commandant, offre sa démission, qui est acceptée, mais le 17 novembre 1902 il est réintégré dans les cadres de l'armée et remis à la disposition de l'État Indépendant, qui lui confie la direction d'une mission chargée de relever un tracé du chemin de fer qui reliera le Bas-Congo au Katanga.

A l'issue de cette mission, Jacques reprend son service à l’armée ; il est nommé major le 26 juin 1907, désigné le 30 septembre 1908 comme commandant en second de l'École militaire ; lieutenant-colonel le 26 juin 1913, il entre en campagne le 4 août 1914, à la tête du 12e régiment de ligne, dont il a été nommé colonel le 31 juillet 1914.

Les brillants faits d'armes de Jacques au cours de la guerre 1914-1918 appartiennent à l'histoire militaire belge. Rappelons ici les deux citations dont il fut l'objet :
« A fait preuve d'une grande bravoure depuis le début de la campagne, notamment à Sart-Tilman, Over de Vaart et Blaesveld. S’est tout particulièrement signalé lors de la défense de la tête de pont de Dixmude. Malgré une blessure au pied reçue le 20 octobre 1914, a continué l'exercice de son commandement. Blessé de nouveau au bras le lendemain, n'en est pas moins resté à la tête de son régiment. Cet officier supérieur s'était déjà couvert de gloire sur la terre africaine. »

Nommé général-major le 30 avril 1915, il reçoit la troisième étoile le 30 mars 1916 et huit jours après le commandement de la 3e division d'armée.

En fin de campagne il est cité à l'ordre du jour de l'armée en ces termes :
« A la tête du groupement centre de l'attaque, dans l'offensive des Flandres, a enlevé dans un élan irrésistible la première position allemande le 28 septembre 1918 ; puis les jours suivants la crête des Flandres dans la région de Poelcapelle et Westroosebeke. »

En récompense de ses éminents services, le général Jacques fut créé baron et autorisé à joindre à son nom les mots « de Dixmude ». Il fut honoré du Grand Cordon de l'Ordre de Léopold. Il était porteur des Croix de Guerre belge et française, grand-officier de la Légion d’Honneur, décoré de l’Ordre de Saint-Michel et Saint-Georges, commandeur de l'Étoile Africaine, etc.

Le 4 octobre 1919, le général baron Jacques de Dixmude prenait le commandement de la 3e circonscription militaire et le 1er avril 1920 il était placé hors cadres et mis à la disposition du Ministère de la Défense Nationale. Il fut encore désigné pour représenter le Gouvernement belge à la cérémonie d’inhumation du corps du Soldat inconnu, le 11 novembre 1921 à Washington.

Pensionné en mars 1923, il succombe à Bruxelles le 24 novembre 1928.

1er octobre 1949. A. Engels.